L’homme sous anesthésie
Nous sommes sous le coup d une anesthésie
Cannes, 11 juillet 2010
Nous allons répétant : « Rien ne sera plus comme avant 1». Qu’y a-t-il donc de changé ?
Le retour à l’identique paraît tout à fait improbable, même si la plupart des acteurs attendent avec impatience le retour au « business as usual », de peur sans doute qu’il ne faille réfléchir ! Pour se projeter dans l’avenir, il faudrait d’abord pouvoir comprendre ce qui se passe. Or, ce qui est étonnant dans la situation que nous vivons, c’est à quel point l’intelligence est désarmée. Nous avons peut-être ( ?) beaucoup plus de moyens d’action qu’à la fin du Concile Vatican II (1965), mais bien moins de moyens intellectuels.
La crise semble se dérouler sur fond de bouleversements considérables, qui constituent ses sous-jacents. D’abord, dans l’histoire de l’Église, toutes les grandes crises ont été des crises d’ajustement (ridimensionamento, disait Jean XXIII). Et il est clair que le système ecclésiastique international a vécu des modifications considérables des rapports de force. Nous sommes passés d’un monde dominé par l’Europe (un européisme idéologique) à un univers catholique polycentrique de fait, où de nouvelles puissances culturelles et idéologiques ont émergé à la faveur de trente ans d’accumulation de refoulements, d’implosions et d’explosions expressives d’une religion mal digérée, prédigérée ou redigérée, et liés d’une part à la globalisation et d’autre part à une incapacité d’y faire face de façon créatrice.
Ne parlons pas des nouvelles puissances idéologiques émergentes, tant du coté proche « charismatique » que du coté lointain « asiatico bouddhique ». Même l’Amérique latine se soustrait de plus en plus à la domination romaine,en flirtant abondamment, presque par revanche, avec les évangéliques nord américains, depuis leur déception après la condamnation ratzingérienne de la théologie dite de la libération !
Au-delà de la question du rôle du dollar, et de la nouvelle distribution du travail, des revenus et des projets économiques à l’échelle de la planète, s’est ajoutée la crise de crédibilité du personnel ecclésiastique et de sa hiérarchie, pape en tête, incapable de recevoir, prévoir, traiter et soigner la double plaie à vif du tsunami pédophile annoncé et de son autorité magistérielle bafouée.
Mais ce n’est pas tout. Nous connaissons aussi une mutation du système technique. L’informatisation de nos vies comme de nos sociétés a produit des effets considérables que nous avons sous-estimés et sous estimons encore, malgré…. Comme naguère l’industrialisation ou l’apparition de l’électricité, elle a modifié en profondeur les rapports sociaux. Car l’informatisation a amplifié bien plus que le travail humain: elle a démultiplié la pensée elle-même – la rendant complexe2-, et ainsi décuplé le potentiel de l’économie de l’innovation dans tous les domaines où l’homme est immédiatement concerné. Désormais, les machines font le travail du cerveau, touchant en haut à la commande sociale, et en bas aux critères de l’employabilité : ailleurs, cela reste le domaine de la faillibilité humaine, causée par l’impréparation, la psychorigidité ou carrément l’arbitraire et – osons le dire ! -, la mauvaise volonté ! Nous ne maîtrisons pas les conséquences de ce processus : qui va contrôler – et pourquoi ? -, la circulation sauvage de l’information et de la communication ?3
Enfin, la crise actuelle marque la fin d’une sorte d’espérance quasi messianique de type « révolution néo-libérale » religieuse, inaugurée voici trente ans par l’avènement – croyait-« on » ! -, du wojtylisme, où d’aucun voyait une sorte de messianisme libérateur et triomphateur : mais Jean-Paul le Grand, ou le Santo subito, a fait long feu ! 4
Or cette révolution était aussi une révolution philosophique et anthropologique, selon laquelle l’individu seul existait, le bien suprême commun résultant de l’arbitrage par le marché mondial – consumériste et religieux -, des intérêts particuliers. Il est manifeste aujourd’hui – pour tous ? -, que cette vision du monde a trouvé ses limites.
Nous allons donc passer à autre chose… Bon gré, mal gré ! Oui, mais à quoi ? Car cette philosophie était tellement partagée que nous avons cessé de réfléchir à la marche de notre monde et du monde de l’esprit. Et devant la force massive du consensus, les porteurs d’un modèle alternatif n’avaient qu’à se taire ! Il est frappant de voir que les appels à une nouvelle régulation ne sont que des formules verbales sans consistance, ni cohérence. Nous ne sommes qu’à l’entrée d’un long tunnel de remise en cause de notre système général et de nos systèmes particuliers, et non dans une crise cyclique classique. C’est bien une crise morale, intellectuelle, politique et spirituelle qui va se dérouler sur des années. En d’autres termes, « le monde d’après », on ne le voit encore que de loin.
Nous voici en quelque sorte retournés dans la caverne de Platon (Livre III e La République) : nous voici de nouveau enchaînés et immobilisés dans notre demeure souterraine, tournant le dos à l’entrée et ne voyant que nos ombres et celles projetées d’objets au loin derrière nous. Il nous est tout aussi pénible d’accéder à la connaissance de la réalité, que de la transmettre !
Comment faire émerger de nouveaux modèles ? Qui ? Quels modèles ?
Il s’agit d’abord d’inventer de nouvelles façons de penser et ceci est un processus collectif extrêmement complexe, de type anthropologique : les philosophes viendront après, éventuellement pour amplifier le mouvement. Ce n’est pas Jésus qui a inventé la christianisme, ni Marx le socialisme, même si…ils ont fait beaucoup !
Cette crise va-t-elle rebattre les cartes des valeurs dominantes jusqu’ici ? Va-t-on voir à nouveau le retour de la communauté contre l’individualisme, la logique de l’État contre les intérêts particuliers, le développement durable contre la croissance forte, la politique contre le tout économique ?
On peut toujours, on doit même l’espérer ! Mais il ne faut pas se leurrer : un semblable retour des valeurs ne peut procéder que d’un réveil collectif qui n’aura lieu que si les gens le veulent ou y sont éduqués. Comment retrouver une motivation quand les attentes élémentaires ont été longtemps déçues ? Or pour l’instant, nous sommes sous le coup d’une anesthésie collective sans précédent historique ! Il faut dire que le niveau d’une part de protection sociale très élevé et d’autre de bien être matériel jamais atteint dont bénéficie collectivement le monde dit libre, crée une situation de confort peu propice aux remises en question. Contrairement aux années 30 de l’entre deux guerres, où la mobilisation insurrectionnelle menaçait chaque jour les fragiles équilibres du monde et de ses institutions internationales, nous ne sommes pas suffisamment conscients de nous trouver tout aussi collectivement dans une situation d’urgence d’un autre type.
Car de nouveaux risques risquent d’émerger très rapidement. Pour n’en citer que deux : celui du retour du protectionnisme contre le développement des échanges (sur le terrain, la Chine remplace déjà les USA depuis longtemps, depuis en tout cas son entrée dans l’OMC/WTO5) et celui des intégrismes contre l’équivalence des idéologies (l’Islamisme fondamentalisme militant est ici plus encore pressant que l’indifférence relativiste).
Sans jouer les prophéties auto réalisatrices, il est probable que la sortie de crise – et il y en aura une !-, se traduira vraisemblablement par un redoublement de la compétition entre des pays qui auront renforcé leur cohérence dans l’épreuve. Et dans l’hypothèse retenue, il est certes avéré que l’Amérique a perdu sa position hégémonique absolue ces dernières années ; mais il ne faut pas sous-estimer sa capacité à rebondir en se mobilisant sur un grand projet national. Historiquement, les crises ont toujours été pour l’Amérique un moment propice pour retrouver la foi, et prendre son destin en main par des décisions clé. Les nouveaux venus comme la Chine ne lâcheront pas aisément la corde, de leur côté.
L’avantage compétitif déterminant sera, demain, de nature politique, en même temps que spirituelle. Les plus inventifs parmi ces hommes d’esprit et de vérité gagneront, parce qu’ils auront su mobiliser les énergies autour d’un projet identificateur. Cela pose un grave et double problème : à la nouvelle Europe, la profane6, et à cette religion euro centrée, occidentale, la chrétienne, dont les « vieux parapets7 » ne sont ni ‘près de’ ni ‘prêts à’ céder ! De plus, profane ou spirituelle, l’Europe n’a pas l’armature institutionnelle et mentale d’une telle politique dont elle a, en grande partie, amputé la capacité des pays et des nations membres et adhérents. L’Europe et ce qui est d’essence européenne risquent de se retrouver à la remorque de l’avenir proche !
C’est pourquoi, c’est le moment où jamais de régénérer les modèles. Si les pays européens, par exemple, ne partent pas avec un projet coopératif, pour le monde du type de celui qu’ils ont su bâtir entre eux, et s’ils ne savent pas le vendre, cette crise sera un cataclysme pour eux. De même si l’Église – et plus loin, les Églises chrétiennes -, n’élaborent pas un projet chrétien, pour le monde du type de celui qu’ils ont historiquement déchiré plusieurs fois8, cette crise peut se révéler, humainement parlant, une véritable déliquescence
Qu’est ce qui peut faire basculer « le monde d’après » d’un côté ou de l’autre ? Les destins se forgent toujours en fonction de deux pôles : d’un côté, l’héritage, ce que l’on est par l’histoire et qui détermine notre identité. De l’autre, la capacité de se donner un but plausible, susceptible de créer une mobilisation collective. C’est bien ce que tente de faire Barak Obama en Amérique, c’est bien ce qu’a tenté de faire Jean-Paul II – en lançant les JMJ et en voyageant dans plus de 130 pays, en quelques 28 ans, c’est-à-dire à raison de 4 à 5 pays par an !
Alors que les responsables de la crise (profane et religieuse) sont tous issus des meilleures écoles du monde, comment évoluera le rapport aux élites qui n’étaient pas « en charge » et qui ont sans cesse proposé, sans être entendus en dépit de leur expertise, leurs analyses, leurs conclusions et leurs solutions ?
Le rejet mutuel des élites est un risque majeur réel, et qui pousse dans le mauvais sens : puisque les belles théories des premiers nous ont menés dans le mur, à quoi bon réfléchir à celles des autres ! Or c’est pourtant de meilleures théories et d’idées plus justes que nous avons urgemment besoin. Mais, nécessité faisant loi, au nom d’un raisonnable optimisme, sinon du prince espérance9: l’histoire montre que l’espèce humaine ne se résigne jamais tout à fait à subir son sort sans le comprendre. Elle s’adapte sans cesse et réinvente le monde.
Les Chrétiens, et plus précisément les catholiques, se rendent-ils compte de la gravité et de la complexité du problème religieux, dans les conditions où nous le vivons aujourd’hui. La «mémoire subversive 10» de Jésus « a été gardée par une institution (l’Église) qui, au fil des années et par un lent processus, s’est constituée en une Religion qui est, en fait, la Religion de l’Occident », fille – pas seulement putative -, de la culture gréco-romaine qui a configuré l’Empire constantinien, avec ses grands legs de la philosophie helléniste (qui a fortement conditionné le « Credo » de l’Église) et du droit romain (qui a forgé l’idée et la pratique du pouvoir et de l’autorité)11.
Après 20 siècles de vicissitudes « chrétiennes », on peut se poser la question de la compatibilité du message de Jésus avec la Religion, comme « il pouvait la voir et la vivre, lui-même en personne, par rapport au temple et à son temps » : religion exclusive, nationaliste et centrée sur les piliers (1) de la loi – qu’il a voulue beaucoup plus exigeante pour ce qui concerne les relations humaines et dont il a violé avec insistance les normes rituelles –, (2) du temple – qu’il le définit comme « un repaire de brigands » et dont il annonce sa destruction, mettant à sa place l’adoration « en esprit et vérité » – et (3) des prêtres, enfin, avec lesquels il a établi une relation « d’affrontement net et très dur ».
Castillo a une magnifique et éloquente formulation : l’Évangile, c’est « le grand récit d’un conflit » -, entre Jésus et la religion, entre le projet de Jésus et celui des prêtres -, qui s’est aggravé jusqu’à devenir mortel. Qu’a fait l’Église constantinienne de ce « conflit » archétypal ? Elle s’est finalement, rangée du côté de la religion, « en se constituant / en se laissant constituer » en Religion elle-même, pour la simple raison que si « l’Évangile est une mémoire dangereuse » (les siècles de persécution), la Religion est « une pratique privilégiée » (avènement de l’establishment).
L’Évangile ne peut qu’amener l’Église dans des situations de conflit : c’est sa fonction ! Ce qui s’est passé pour Jésus, tandis que la Religion « place ses dirigeants dans des positions de privilège, de pouvoir, de dignité et de sécurité »12.
Ainsi, explique Castillo, la plus grande difficulté que les chrétiens rencontrent pour comprendre le christianisme, est précisément ce qu’est devenue la Religion, contenu et fonctionnement. Cela vaut par exemple pour le crucifix dont on a fait une image religieuse, tandis qu’en réalité, l’homme Jésus pendu à une croix, en dehors des portes de la ville sainte, historiquement, c’est quelque chose qui n’a absolument rien à voir avec la Religion. Ce simple exemple lui fait dire : « Si nous n’avons pas compris la croix, c’est parce que nous n’avons pas compris l’Évangile et donc le Dieu de l’Évangile, le Père de Jésus, le Dieu kénotique – vidé de Lui-même -, qui a renoncé à toute grandeur, à toute majesté, à toute expression de pouvoir » et que nous pouvons rencontrer seulement « dans la forme de vie de qui se vide de toute prétention de grandeur, de majesté ou de pouvoir et domination13 ».
Comment donc se permettre de présenter (un) Dieu « à partir de la clameur, du luxe, de la grandeur et du pouvoir avec lesquels le clergé prétend représenter et rendre présent le Dieu de Jésus dans le monde», sinon « d’abord et surtout, dans la laïcité : dans la société laïque, dans l’État laïc, dans les institutions laïques. Car ce modèle de société, d’État, d’institutions ne nous sépare pas, ne nous divise pas, ne nous met pas les uns contre les autres, mais il reconnaît à tous la même dignité, les mêmes droits, en nous situant dans la même catégorie. La catégorie sortie des mains de Dieu, la catégorie humaine. »
Il faut donc affirmer résolument : d’une part la mémoire subversive de Jésus doit être décadenassée, d’autre part, la condition nécessaire, suffisante et indispensable pour comprendre le christianisme est que celui-ci puisse être vécu et pratiqué.
Autrement dit : « Ce christianisme-là ne peut se vivre que dans la sécularité ».
Le paradoxe qui s’est développé historiquement entre le 1er et le 4ème siècle, se joue de la même façon mais à l’envers dans notre postmodernité avancée, et ce, depuis la chute des États Pontificaux en 1870, un millénaire et demi plus tard ! En effet, « Si Jésus a vécu comme nous savons et s’il est mort pour ce que nous savons, nous avons le droit et le devoir de nous demander comment, à partir de la Religion, il est possible de comprendre un homme (Jésus) qui a été refusé et assassiné par la Religion. Et comment nous pouvons donc, à partir de notre identification avec la Religion14, vivre et pratiquer un message repoussé si brutalement par la Religion» : non pas dans (où à partir de) la sphère religieuse, non pas dans le (où à partir du) sacré, mais dans le (et à partir du) profane, dans la (ou à partir de) la laïcité.
Aujourd’hui, nous réalisons que nous sommes maintenant en condition d’affirmer que Jésus a été un homme profondément religieux (par sa constante relation avec le Père céleste et par sa vie de prière intense), mais, en même temps, ce fut un laïc, qui a vécu et présenté sa religiosité en contraste avec la religion (avec la Loi, le Temple et les Prêtres).
Et nous savons que ce conflit a été finalement mortel, dans le vrai sens du mot. Jésus, en effet, a été persécuté, jugé, condamné et assassiné par la Religion.
Par conséquent se posent deux problèmes majeurs, dont de nombreux chrétiens ne se soucient pas :
la grande difficulté de penser le Christ
et la gravité du problème religieux et chrétien que nous sommes en train de vivre.
Le christianisme est en train de sortir de l’Église : c’est la religion de la sortie de la religion (Marcel Gauchet). La Religion est représentée et gérée, dans notre société euro centrée (et dans ses prolongements), par une institution quasi bimillénaire qui est l’Église. S’il s’avère que le christianisme est effectivement en train de sortir de l’Église, c’est dire en même temps – vu qu’il est loin d’être mort -, qu’il est (et sera de plus en plus) vécu par et dans la société civile, laïque, tolérante, plurielle, défendant le droit et la dignité des personnes. La religion – deuxième conséquence -, reste(ra) dans l’Église, avec sa sacralité, sa dignité, ses pouvoirs et ses privilèges.
La conscience semble s’imposer aujourd’hui qu’à partir de la religion, du pouvoir de la religion, de la dignité du sacré, il n’est possible ni de comprendre ni de vivre le christianisme, en tant que message d’un homme (Jésus) qui a été persécuté par la religion, condamné par la religion, assassiné par la religion !
Pouvons-nous affirmer, en toute certitude à partir des évangiles, que Jésus pensa à fonder une Église et une nouvelle Religion ? Jésus fut un juif qui s’était rendu compte que la Religion ne correspondait ni au vouloir de Dieu ni aux besoins du monde. La Religion comme il put la voir et la vivre dans son peuple et dans son temps. C’est-à-dire, une Religion monothéiste et donc exclusive, nationaliste, centrée sur trois piliers fondamentaux : la Loi, le Temple, les Prêtres.
(Sur)Naturellement, Jésus se rapportait au Père céleste et parlait du Père céleste. Mais il ne parla jamais d’un Père « excluant » d’autres peuples pratiquant d’autres fois ou appartenant à d’autres cultures. Il ne parla pas d’un Père « nationaliste », c’est-à-dire pensé pour un peuple15.
Ni non plus d’un Père lié à l’observance d’une loi déposée dans un Temple, dont les médiateurs sont les fonctionnaires du « sacré », les Prêtres, à travers des cérémonies, sacrifices, rites et préceptes.
C’est même, et avec insistance, l’exact contraire qui est affirmé:
Non seulement le Père de Jésus n’exclut pas les pécheurs, les publicains, les Samaritains, le centurion romain, la femme syro phénicienne, les étrangers, les possédés par le démon, les païens : mais de plus, il s’agit d’un Père qui traite tout le monde de la même façon, comme le soleil et la pluie envers les bons et les méchants, envers les justes et les pécheurs.
Et le Père de Jésus ne tolère pas les nationalistes fanatiques, comme il résulte avec évidence de l’épisode de la visite de Jésus à Nazareth (Lc 4,14-30). Jésus parle du Dieu qui libère les prisonniers et les opprimés (Isaïe 61,1-2).
Et, pour que ce soit tout à fait clair, Jésus, constatant que tout le monde se révoltait contre lui, persista dans sa position, en évoquant les cas d’Élie et d’Élisée, qui avaient donné la priorité à des personnes étrangères par rapport à des Israélites besogneux. Et nous savons que la réaction des nationalistes avait été si dure qu’ils avaient cherché à tuer Jésus à l’instant même. »
Il est donc plus que jamais urgent de réfléchir sur la distinction entre la religion et la foi et d’introduire le mot croyance, car il n’y a pas de religion sans croyance : et en conséquence, quel type de croyance est donc en œuvre dans la religion chrétienne, croyance qui y prend justement le nom de foi. Il ne s’agit pas de se crisper sur la terminologie différente : foi ou croyance, mais de comparer deux expériences religieuses formellement différentes,
celle de la foi chrétienne, comme accueil du don gratuit de Dieu par excellence qu’est Jésus Christ,
et l’expérience religieuse en général dont l’homme a l’initiative.
Et même à propos des religions non chrétiennes en général, il faut éviter d’en rester à une distinction trop stricte entre connaissance naturelle et connaissance surnaturelle de Dieu, puisque la Constitution Gaudium et Spes (n° 22) de Vatican II affirme : « L’Esprit Saint donne à tous, d’une façon que Dieu connaît, la possibilité d’être associés au mystère pascal ».
La foi n’est-elle pas en effet une démarche existentielle proprement personnelle de tout l’homme en réponse à la libre auto communication de Dieu ?
Et ce mot de « religion » doit-il nécessairement renvoyer à une normativité dogmatique ou morale, dans la mesure où on ne peut plus prendre appui sur un préalable religieux chez l’homme moderne ?
Le christianisme en effet est mieux qu’une « simple » religion… que l’on pourrait qualifier de ruse de l’homme pécheur pour faire de ce qui lui a été donné par grâce sa propre justice. La Révélation relève de la pure grâce, et si toutes les « religions » du monde apparaissaient comme des moyens d’auto-justification, le seul christianisme serait la « religion de la grâce ». Mais que de fois au cours des siècles, le christianisme lui-même ne s’est-il pas transformé en « religion des œuvres » !
C’est pourquoi les écrits chrétiens primitifs évitent d’utiliser les équivalents grecs du mot latin religio. On préfère parler de la voie nouvelle suivie par les disciples de Jésus. Et de fait, la Nouvelle Alliance inaugurée par le Christ n’a pas entraîné la naissance d’une nouvelle religion au sens usuel du mot. L’Église comme communauté suscitée par l’Évangile n’a pas été tout de suite instituante d’un nouveau culte, d’un nouveau temple et d’un nouveau sacerdoce.
« Depuis les Lumières, il y a plus de deux siècles, toutes les religions du monde doivent affronter le défi de la modernité, comprise comme l’émergence d’un homme autonome qui s’est affranchi d’une dépendance encore infantile à l’égard d’une Puissance transcendante 16». Dans son conflit avec l’État laïque, le christianisme a été lui aussi la victime de la modernité. Nous assistons certainement à la fin de la religion chrétienne comme force de cohésion sociale : mais ce n’est nullement la fin du christianisme comme foi vécue, comme utopie mobilisatrice, comme dynamisme prophétique.
En ce dernier sens, le christianisme garde une vocation mondiale. L’Évangile en effet peut devenir le bien de tout être humain au-delà de sa langue, de sa culture et même de sa tradition religieuse.
Vincent Paul Toccoli, sdb
